Portraits

Strasbourg | Ces Nord-Africains qui ont choisi la France et rencontré l’Alsace – L’Alsace

Le colonel Méliani devant une photo affichée sur le mur de son bureau, à l’Hôtel de Ville de Strasbourg. Elle le représente il y a 50 ans, lieutenant français combattant en Algérie. Photos Dominique Gutekunst
Rédigé par : Harkis2012

Strasbourg | Ces Nord-Africains qui ont choisi la France et rencontré l’Alsace – L’Alsace.

Le colonel Méliani devant une photo affichée sur le mur de son bureau, à l’Hôtel de Ville de Strasbourg. Elle le représente il y a 50 ans, lieutenant français combattant en Algérie. Photos Dominique Gutekunst

Le colonel Méliani devant une photo affichée sur le mur de son bureau, à l’Hôtel de Ville de Strasbourg. Elle le représente il y a 50 ans, lieutenant français combattant en Algérie. Photos Dominique Gutekunst

 

La vie du colonel Aziz Méliani, vice-président de la communauté urbaine de Strasbourg, est un roman. Son sujet : la relation tumultueuse entre la France et l’Algérie.

En ce début de XXI e siècle, c’est un marqueur de notabilité : Aziz Méliani a sa page Wikipédia. En l’occurrence, Internet acte une réalité : colonel en retraite, actuel vice-président de la communauté urbaine de Strasbourg, grand invalide de guerre, grand croix de l’ordre national du Mérite ou encore commandeur de la Légion d’honneur, Aziz Méliani, 77 ans, est une personnalité. Ou plutôt une figure, voire un symbole : celui du lien, résistant à toutes les vicissitudes, qui unit depuis deux siècles la France à l’Algérie.

« Les Algériens sont devenus français avant les Niçois et les Savoyards ! », remarque en souriant le colonel en retraite. L’homme appartient aux deux rives de la Méditerranée, et sa vie fut celle d’un double combat : pour la France, puis pour les harkis.

Aziz Méliani aime raconter cette anecdote, qu’il avait révélée publiquement lors d’un débat municipal, face à un élu d’extrême droite : « En 1870, mon arrière-grand-père est venu volontairement d’Algérie, avec 77 membres de sa tribu, combattre à Woerth, pour défendre la France et l’Alsace. Il n’a ramené que sept hommes dans son douar. Lui a eu la baraka, il n’a été que blessé… Ainsi, d’une certaine façon, je suis alsacien par le sang versé ! »

Cet arrière-grand-père Méliani était le caïd de sa tribu. Son petit-fils (le père d’Aziz) était d’un rang encore supérieur : bachagha, c’est-à-dire l’équivalent du préfet, nommé par la France dans la région de Sétif. « Quand j’étais petit, il me disait : ‘‘Je veux que tu sois un capitaine !’’ Dans son esprit, ça voulait dire ‘‘un chef’’.»

Le fils ne le décevra pas. Il intègre l’école militaire spéciale de Saint-Cyr. Il est encore en formation, à l’école d’application de Saint-Maixent, quand intervient le premier grand basculement de sa vie. « C’était Pâques 59, j’étais à Paris. Le matin, au petit-déjeuner, j’ouvre Le Monde et je lis : ‘‘Le bachagha Méliani victime d’un attentat’’… » Son père a été assassiné (voir ci-dessous). « Ce n’était pas possible ! Cet homme qui était un conciliateur, qui voulait réconcilier Européens, juifs et musulmans… Je n’ai pas voulu de cette indépendance du FLN. Je voulais une indépendance-association, avec la France, et non contre elle. »

Aziz Méliani lance un ultimatum au commandant de son école : « Ou on m’affecte en Algérie, ou je déserte ! » Il est envoyé au sud de Sétif. Nommé lieutenant, il commande, entre 1959 et 1962, 200 hommes, tirailleurs et harkis, se battant contre le FLN. « C’était douloureux… C’était une guerre civile… » Il est blessé trois fois. Le colonel Méliani a toujours un grand sourire, une belle amabilité ; ça ne l’empêche pas de confier : « Encore aujourd’hui, je me réveille régulièrement la nuit en sursaut avec le sentiment que l’on est en train de m’égorger ! J’ai vu des horreurs… »

Le militaire poursuit ensuite sa carrière dans les Forces françaises en Allemagne, puis en France. En 1985, il est colonel à Nancy, où il dirige l’état-major d’une division blindée. Il peut légitimement penser au grade de général quand, à 49 ans, intervient le second basculement : il décide brusquement de quitter l’armée. « Jusqu’alors, j’avais surtout vécu en Allemagne et j’ignorais la façon dont les harkis avaient été cantonnés dans des réserves d’Indiens… Ça m’a rendu malade. J’ai voulu me battre pour la reconnaissance de cette composante de la France. »

Le colonel s’installe à Strasbourg. Il connaissait la ville : c’est là qu’il avait effectué sa préparation à Saint-Cyr. Il fonde le Conseil national des Français musulmans, rédige Le drame des harkis, La France honteuse (paru en 93 chez Perrin), rédige un rapport pour le premier ministre Rocard… L’œuvre est d’importance, le parcours remarquable. C’est un témoignage de fidélité filiale. Dans cette vie, les choix étaient nombreux, et difficiles. Aziz Méliani les résume d’une formule : « J’ai choisi mon père. »

le 04/04/2012 à 05:00 par Textes : Hervé de Chalendar

 

De la guerre à la paix

 

En tant qu’élu strasbourgeois, le colonel Méliani est bien placé pour poser cette question : pourquoi la réconciliation qui fut possible entre la France et l’Allemagne ne le serait-elle pas entre la France et l’Algérie ? « Cinquante ans après, on est encore dans le ‘‘Je t’aime, moi non plus’’, comme ces vieux couples qui se détestent mais ne peuvent pas se quitter… » À l’occasion de cet anniversaire, il plaide une nouvelle fois pour que l’on s’inspire du modèle franco-allemand, et que l’on passe de « la guerre des mémoires à la paix des mémoires ». Mais pour cela, prévient-il, il faudra « respecter toutes les mémoires et ne pas avoir peur d’exhumer des crimes occultés ou des lâchetés dissimulées, de s’élever contre les silences et les tabous réels ou supposés… »

Près de 800 familles

Près de 800 familles de harkis (sans compter celles de leurs enfants) vivent aujourd’hui en Alsace, selon Hocine Bouarès, président de l’Association des Français rapatriés d’origine nord-africaine en Allemagne et en Alsace (Afronaaa).

Aujourd’hui domicilié à Kehl et âgé de 71 ans, Hocine Bouarès a travaillé avec l’armée française, en Algérie, dès ses 15 ans. Comme d’autres harkis, il a poursuivi après 1962 une carrière militaire dans les Forces françaises en Allemagne (FFA) : « Nous étions environ 6 000 dans les FFA. Ceux qui ont fait ce choix de l’armée ont été bien traités, bien intégrés… »

Élevé en décembre au grade de commandeur de la Légion d’honneur (comme Aziz Méliani), le président Bouarès s’efforce actuellement de faciliter, en leur trouvant notamment des logements, le déménagement en Alsace des derniers harkis encore présents en Allemagne. « Il me reste environ 120 familles à faire rentrer… »

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