Témoignages

L’exil des Harkis: dernières images de l’Algérie

Rédigé par : Harkis2012

L’exil des Harkis: dernières images de l’Algérie.

L’exil des Harkis: dernières images de l’Algérie

Ben Boukhtache

Ben Boukhtache

 

Juin 1962, j’avais 5 ans et je quittais l’Algérie, pour toujours. Je me souviens de cette fin d’après-midi, où près de la maison, accroupis sur le sol, je m’amusais avec un bâtonnet à faire des dessins sur le sol poussiéreux en attendant mes camarades de jeux. Continuant machinalement à faire des ronds par terre, j’entends des vrombissements sourds de moteur : levant la tête j’aperçois en bas de la rue un camion militaire qui tourne dans un nuage de poussière, suivi d’un deuxième. Les passants s’écartent rapidement, d’autres s’arrêtent pour observer, des fenêtres s’ouvrent sur leur passage et, à la vue des militaires, chacun sort de chez soi, interrogatif. J’ai l’impression que les camions se dirigent vers moi ; je recule et monte sur le trottoir. Le convoi s’arrête à ma hauteur, je reconnais alors mon père assis côté passager dans le premier camion ; vêtu en habit militaire, chemise et pantalons beiges, il sort du véhicule et parlemente avec le chauffeur. Je cours vers lui, me colle à ses jambes, il me repousse d’une main affectueuse tout me disant de rentrer à la maison, puis me rejoint visiblement inquiet, parle à ma mère qui se met alors à hurler. Elle se lève, met ses mains sur la tête, se frappe les cuisses violemment, regarde le plafond, vacille et se rassoit. Mon père la presse de se lever, affolée elle court alors de chambre en chambre en continuant à se frapper la tête et les cuisses. Une étrange torpeur commence lentement à s’insinuer en moi, je reste debout sans bouger au milieu de la cuisine, instinctivement j’attrape la main de mon frère aîné. Ma mère s’empare des valises, des sacs, des paquets, ouvre précipitamment toutes les armoires. Mon père évacue mes frères un à un. Je me sens à mon tour soulevé en l’air, c’est un soldat qui me prend sur son dos et m’installe sur les banquettes arrières du camion où des familles entières ont déjà pris place ; il me recommande de rester sage. Ma mère nous rejoint en pleurs, mon père que je perçois soudain apeuré, charge brutalement nos valises et nos sacs, aidé de deux soldats. Je comprends, j’ai compris, compris que c’est un départ pour toujours, que mes camarades de jeux ne me verront pas ce soir, que je quitte mon pays, ma maison ma famille, comme ça, sans crier gare. Qu’avons nous fait ? Qu’avions-nous à redouter ? Ne sommes-nous pas des Algériens ? Le départ est retardé de quelques minutes, une femme aux pleurs inquiets, un homme angoissé, interrogent les personnes autour de nous : il manque un de leurs fils. Les militaires s’impatientent, les obligent à nous rejoindre. Un attroupement se forme, dont on saisit les regards de crainte et de mépris envers notre petit groupe entassés à l’arrière des camions. Les véhicules démarrent, montent l’avenue pour rejoindre la route nationale qui mène à Alger ; des gens jettent des cailloux sur les camions, nous insultent et crient « vive l’Algérie indépendante ». Soudain, je vois un jeune garçon lâcher un sac de blé qu’il portait sur ses épaules et se mettre à courir de toutes ses forces derrière les véhicules, ses mains en l’air nous font signe de nous arrêter ; il vient de reconnaître ses parents assis à l’extrémité du camion, il ne sait pas qu’ils l’ont attendu jusqu’au dernier moment, qu’ils sont montés dans le camion désespérés et obligés. Il ne voit et ne comprend qu’une chose : ses parents partent sans lui. Tandis que sa mère lui tend les mains en hurlant son prénom, son père se précipite vers l’avant du camion et frappe à coups de poing sur la vitre de la cabine du chauffeur. Rien n’y fait, le bruit du moteur couvre tout. La mère finit par tomber à genoux et implore Dieu, crie sa douleur. Le père pleure soutenu par d’autres hommes. Le camion continue sa route, la silhouette du garçon s’éloigne. Je suis pétrifié, collé à la banquette. Je n’entends plus que les cris et les pleurs de sa mère et de ses autres frères et sœurs. Un sentiment d’impuissance m’envahit progressivement, mon estomac se contracte, ma respiration se bloque, j’ai peur. C’est la dernière image qu’il me reste de l’Algérie et l’insouciance totale et heureuse qui avait été la mienne jusque là, m’étaient soudain révélés par l’immense déchirure du déracinement. Simultanément et intuitivement, je venais de comprendre que la guerre ne laisse que peu de place à l’attendrissement.

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L’exil des Harkis: dernières images de l’Algérie

Par Harkis2012 Temps de lecture: 3 min
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