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Harkis : la société civile bouge l’Etat algérien bloque encore

(Entraînement de harkis au camp de Collo à 300 km d'Alger - DALMAS/SIPA)
Rédigé par : Harkis2012

Harkis : la société civile bouge l’Etat algérien bloque encore.

Fatima Besnaci, née en Algérie, a grandi en France dans les camps où furent internés les harkis. Après avoir témoigné dans son livre « Fille de Harki »( éditions de l’Atelier, préface de Jean Daniel et Jean Lacouture), elle revient aujourd’hui sur les manipulations auxquelles a donné lieu la tragédie.

(Entraînement de harkis au camp de Collo à 300 km d'Alger - DALMAS/SIPA)

[gn_dropcap style= »1″ size= »3″]C[/gn_dropcap]inquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, plusieurs dates symboliques – Accords d’Evian du 18 mars 1962, indépendance de l’Algérie du 5 juillet – sont l’occasion pour les institutions en place des deux côtés de la Méditerranée d’égrener quelques lieux communs qui leur tiennent lieu de vérité historique absolue.

Les uns vont se glorifier d’avoir mené avec succès, avec un peuple unanime derrière eux, la lutte pour l’indépendance, une cause juste, mais sans procéder à une analyse critique des méthodes condamnables utilisées, des luttes féroces, des règlements de compte et des crimes internes, des crimes injustifiables commis à l’encontre des civils, Algériens comme Européens, passant ainsi sous silence les multiples trahisons de leurs idéaux.

Les autres vont dénoncer la barbarie du FLN (Front de libération nationale), glorifier de manière aveugle la colonisation, justifier le maintien de l’Algérie coloniale par l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui (exemple parfait de manipulation consistant à justifier les choix du passé par un constat d’aujourd’hui), oubliant le code de l’indigénat qui régissait le comportement des « indigènes » jusqu’en 1947, la répartition de la population en deux collèges électoraux donnant un même nombre de représentants pour deux populations dont l’une est environ dix fois plus nombreuse, oubliant la misère et la sous-instruction, entretenues, des Algériens, oubliant les méthodes utilisées pendant la guerre par l’armée française : menaces, tortures, exécutions sommaires.

Comment, dans ces conditions, appréhender l’histoire des harkis, ces supplétifs de l’armée française, objets d’un phénomène d’attraction-répulsion, entretenu et amplifié par les positions manichéennes des Etats algérien et français ?


Rejetés par l’Algérie, dénigrés en France

Car enfin, le schéma binaire est clair : les harkis se seraient engagés aux côtés de la France pour des raisons idéologiques, ils auraient ainsi combattu pour la France et le maintien de l’Algérie française. Côté français, les discours des hommes politiques confortent cette idée. Côté algérien, le constat est identique, les conséquences sont radicalement différentes : brisant le mythe de l’unité du peuple algérien derrière le FLN, les harkis sont gênants ; l’Etat, par la voix de son président actuel, les considèrera comme des « collaborateurs » en référence aux collaborateurs français de la seconde guerre mondiale, confortant ainsi l’idée que les harkis étaient mus par une idéologie pré-construite.Les raisons de l’enrôlement des supplétifs dans l’armée française étaient diverses : menaces de l’armée française, violences du FLN envers les populations civiles, alignement sur le chef de tribu, raisons économiques, tradition familiale d’engagement dans l’armée française issue des deux guerres mondiales. Cette dernière sera magnifiée par la France… et utilisée à plein par l’Algérie, présentée par les deux Etats comme l’unique raison d’engagement.Hélas, ces mythes ont pu, par le matraquage entretenu, se diffuser dans une partie plus ou moins importante de la population, des deux côtés de la Méditerranée. Cependant, les choses ont évolué depuis une dizaine d’années au moins au niveau des personnes.

Côté français, les enfants de harkis n’ont pas développé le patriotisme aveugle dans lequel on aurait voulu les voir se confiner, empêchant par là toute critique citoyenne envers leur pays : Français à part entière, ils se sont élevés contre l’abandon des supplétifs par l’Etat français en 1962, qui, les sachant menacés, les a laissés se faire massacrer. Ils ont dénoncé les conditions dans lesquelles ceux qui ont pu se réfugier en France ont été parqués dans des camps, renvoyant à des conditions de gestion coloniale d’une population discriminée. Ils ont demandé que l’Etat français reconnaisse sa responsabilité dans l’abandon et le massacre des harkis en 1962 : Nicolas Sarkozy  avait promis en mars 2007 de le faire, s’il était élu : cinq ans après, cet engagement comme tant d’autres d’ailleurs, n’aura pas été tenu.


Le combat de la nouvelle génération

Les enfants de harkis, prenant la relève de leurs pères, ne sont pas seuls : Alain Jakubowicz, président de la LICRA, le leur disait lors d’un récent colloque consacré à l’histoire des harkis, paraphrasant une phrase célèbre : « Nous sommes tous des enfants de harkis ». Claude Lanzmann, qui a soutenu ardemment la lutte pour l’indépendance algérienne, a publié, dans sa revue Les Temps Modernes, un numéro spécial consacré à l’histoire des harkis : « Harkis : 1962-2012, les mythes et les faits » ; il conclut dans sa préface « Nous espérons du fond du cœur que ce numéro permettra aux harkis de mieux respirer en France ».Les enfants de harkis ont aussi continué à protester quand un de leur père, vivant ou mort, était refoulé du territoire algérien : la haine du pouvoir algérien envers les harkis a la vie dure, elle y est d’ailleurs plus vive encore, pour des raisons évidentes, en période pré-électorale. Mais la société civile algérienne montre des signes timides d’évolution. Ainsi Ali Haroun, ancien responsable du FLN, déclare en 2006 à propos des harkis : « Aujourd’hui, il serait temps de ne plus ressasser les rancœurs que beaucoup, de part et d’autre se plaisent à cultiver » (1)
Retrouver le chemin de la raison, tel semble être aujourd’hui l’objectif à partager, en France et en Algérie, concernant l’histoire des harkis. La société civile avance, les États sont encore crispés.(1) « Effacer les séquelles de la guerre d’Algérie », Ali Haroun, in « Les harkis dans la colonisation et ses suites », Fatima Besnaci-Lancou, Gilles Manceron, éd. de l’Atelier, 2008, page  201.

Fatima Besnaci-Lancou est écrivain et co-fondatrice de l’association Harkis et droits de l’Homme.

Marianne

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