Analyse

Harkis 1962-2012: les mythes et les faits. Un numéro de la revue Les Temps Modernes.

Rédigé par : Harkis2012

Harkis 1962-2012: les mythes et les faits. Un numéro de la revue Les Temps Modernes..

Hamed

Fils de l’un de ceux que l’on appelle les Harkis, je voudrais dans ce billet rendre compte et saluer un ouvrage qui contribue à combattre les simplismes et œuvre pour la reconnaissance de l’abandon de ces combattants ralliés à la cause de l’Algérie Française, ralliement dont les ressorts sont multiples et variés, souvent non exclusifs les uns des autres.

Au préalable, je livre ici le fragment d’un vécu.

Certains d’entre nous ont grandi avec ce sentiment de honte diffus, inavoué . Je n’ose dire nombre d’entre nous, il faudrait l’analyser de manière précise pour le déterminer, analyse approfondie qui au demeurant existe probablement mais j’avoue que je suis très loin d’être érudit ou spécialiste de la question et les commentaires constructifs sont les bienvenus.

Ce sentiment de honte, je l’ai personnellement vécu de manière d’autant plus intense que je fus très tôt, à l’adolescence, habité d’une forte conscience politique de gauche. Il me fallut donc « bricoler une culture » politique ou me construire des rationalisations au sens du sociologue V. Pareto (donner du sens, rendre rationnels et argumentés des sentiments). Rationalisation donc pour rendre compatible la défense au moins symbolique des intérêts et de la mémoire de mon père avec mes idéaux de gauche qui accordent une place importante à l’autodétermination des peuples contre la logique colonisatrice. La lecture au début des années 90 du livre de l’un des nôtres, M.Hamoumou y contribua fortement avec son ouvrage issu d’une thèse de doctorat (Et ils sont devenus harkis, Paris, Fayard 1993). Il y analyse minutieusement les ressorts du basculement des populations autochtones d’Algérie d’un côté ou de l’autre.

Aujourd’hui, c’est la revue Les temps modernes qui consacre un numéro spécial à la question. Le symbole est fort. J’ai recensé des passages qui m’ont paru essentiels.

« (…) Il est nécessaire d’affiner l’histoire des harkis pendant et depuis la guerre d’Algérie, de la complexifier pour épouser la réalité et d’en finir avec les simplifications grossières de la doxa du FLN et de la nôtre, qui n’a pas contribué à la recherche et à l’établissement de la vérité ». Tel est l’objectif que le directeur de la revue Les Temps Modernes, Claude Lanzman, assigne au numéro 666 ( novembre-décembre 2011) que la publication consacre aux Harkis. La tâche est noble et salutaire car c’est une « histoire sans manichéisme » qu’il s’agit d’écrire comme l’indique au préalable Fatima Besnaci-Lancou qui a contribué à la coordination de ce travail salutaire.

Son entretien avec Benjamin Stora met en exergue la complexité du basculement dans un camp ou dans l’autre. Après avoir rappelé les ressorts historiques de l’enrôlement des troupes de supplétifs (surveillance et connaissance des mœurs de la population autochtone, conséquences de la faiblesse démographique sur la conscription française, instrument de promotion sociale pour ceux que l’on appelle les « indigènes »), l’historien rappelle que le basculement dans le camp nationaliste ou français résulta de plusieurs facteurs parmi lesquels des logique tribales et familiales ou un mélange de conviction et de soumission liée à la terreur d’une des parties prenantes, comme après le massacre de Melouza à la suite duquel on assista à la dislocation du MNA de Messali Hadj. Logiques tribales et familiales, nécessité de survivre, excès du FLN ou de l’armée française, on retrouve ici le propos de M..Hamoumou dans son livre Et ils sont devenus Harkis ou François-Xavier Hautreux dans un autre article de la revue ici recensée (page 44: quelques pistes pour une meilleure compréhension du drame des Harkis).

Benjamen Stora indique ensuite qu’à l’insu des supplétifs et des officiers supérieurs de l’armée française qui lui faisaient entièrement confiance et qui continuaient à recruter des Harkis, de Gaulle dans sa stratégie n’envisageait pas de pouvoir rester en Algérie mais plutôt de pouvoir négocier avec le FLN. D’où le putsch d’avril 61 après que l’armée commença à se demander si elle ne vivait pas une autre histoire.

Quant aux raisons de l’abandon, l’auteur invoque un mélange de méconnaissance sociologique et de peur politique.

Peur politique de par la crainte au sommet de l’état que les Harkis, armés, ne se retournent contre le pouvoir. Méconnaissance car si les européens d’Algérie constituaient une petite classe moyenne intégrée, les Harkis étaient des petits paysans sans qualification professionnelle qui ne possédaient pas les codes qui leur auraient permis de s’intégrer à la société française. Pas d’élite intellectuelle pour se défendre au niveau national ou international. « Les Harkis sont les témoins muets de la tragédie finale ». « Comment a-t-on pu abandonner des gens qui s’étaient battus pour la France, comment a-t-on pu les enfermer dans des camps, les laisser se faire massacrer? Ces questions nous dit l’auteur traversent toute la société française à gauche et à droite et apparaissent, 50 ans après « comme le symptôme très grave de ce qu’a été la fin catastrophique de cette histoire coloniale ».

Sans se prononcer sur l’appellation « crime contre l’humanité », Benjamin Stora

évoque l’émergence à partir de la fin des années 80 d’une élite politique et culturelle qui va se pencher sur son histoire et essayer de comprendre le destin de ses parents et grands-parents. Or, l’existence d’un tel groupe, alors que les révoltes des enfants de Harkis dans les années 70 étaient restées sans traduction culturelle et politique, est une condition essentielle de la reconnaissance par des autorités d’un génocide, d’un crime ou d’un abandon. Les conditions de la reconnaissance sont donc réunies. L’on croit comprendre que B.Stora y est favorable. Quoi qu’il en soit, les Harkis et leurs enfants dont je suis, attendent de l’actuel président de la république qu’il reconnaisse la responsabilité de l’État français, comme il s’y était engagé durant la campagne de 2007.

En page 248, l’historien Mohamed Harbi, rappelle, s’il en était besoin, que la comparaison de l’action des harkis avec la collaboration en France n’est pas pertinente et relève de stigmatisations dangereuses auxquelles il faut renoncer au plus vite pour porter un regard plus sociologique et précis sur ce qui est arrivé à toute une catégorie de la population algérienne durant la guerre. « En Kabylie par exemple les chefs de maquis ont pris des positions brutales et tranchées à l’égard des communautés qu’ils voulaient faire adhérer à la résistance ». L’auteur rappelle que l’on a par la suite en Algérie essayé de relater l’époque libératrice selon des « critères tout à fait manichéens, en blanc et noir, en omettant de fonder ce récit sur l’examen des situations précises dans tel ou tel endroit ». Quant à la fraction de la population française favorable à l’indépendance, elle a eu tendance à assimiler les harkis aux collaborateurs dans la France occupée. Or, si les auxiliaires de la préfecture de police de Paris chargés de lutter contre le FLN ont joué u rôle sur la manière d’appréhender le phénomène Harkis à gauche et dans la population immigrée, ils sont un cas très particulier. « Cela a été l’arbre qui cache la forêt du phénomène Harki en Algérie ».

En conclusion, rappelons qu’une condition essentielle du « travail de deuil » des anciens supplétifs ET de leurs descendants est la reconnaissance de la responsabilité de la France dans le massacre et l’abandon des Harkis, reconnaissance que le président actuel avait promise en 2007. L’attente est forte. Elle est formulée par nombre de militants associatifs, ceux et celles que B. Stora appelle avec raison « élite culturelle et politique ». Mais cette dernière apparaît fractionnée voire divisée. Ayant eu la chance de lire l’excellent scénario que Yamina Guebli (fille de Harki) et Christian Philibert ont consacré à travers une saga familiale au phénomène Harki, gageons que la sortie du premier long métrage sur ces oubliés de l’histoire, initialement prévue en 2012, contribuera à unifier les défenseurs de la cause, à la rendre plus visible et à faire aboutir leur légitimes revendications.

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Harkis 1962-2012: les mythes et les faits. Un numéro de la revue Les Temps Modernes.

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