Témoignages

Fille de harki, portée par l’injustice subie par ses parents

Fatima Besnaci-Lancou, fille de harki et présidente de l'association "Harkis et droits de l'homme" (AFP/Boyan Topaloff)
Rédigé par : Harkis2012

Fille de harki, portée par l’injustice subie par ses parents

Fatima Besnaci-Lancou, fille de harkis, veut en découdre avec les politiques et demande la reconnaissance de la responsabilité française dans le massacre et l’abandon des harkis. Interview.

Fatima Besnaci-Lancou, fille de harki et présidente de l'association "Harkis et droits de l'homme" (AFP/Boyan Topaloff)

Fatima Besnaci-Lancou, fille de harki et présidente de l'association "Harkis et droits de l'homme" (AFP/Boyan Topaloff)

 

Engagés dans l’armée française pendant la guerre, les harkis, ces Algériens qui prirent les armes aux côtés de la France, furent en 1962, au lendemain de l’indépendance, laissés à leur sort et désarmés. De retour dans leurs villages, ils seront pour beaucoup d’entre-eux, pourchassés par les militants algériens du FLN (Front de libération nationale). Fuyant les représailles, certains furent accueillis en France dans des camps de regroupement. Régime quasi-militaire, conditions de vie difficiles, les harkis se sentiront abandonnés par le pays pour lequel ils se sont battus. Le grand public ne découvre la tragédie des harkis, qu’en 1975, lors des révoltes de leurs enfants. Fatima Besnaci-Lancou, est l’une d’entre-eux. Editrice, co-fondatrice de l’association « Harkis et droits de l’homme » et auteure de nombreux ouvrages sur le sujet, elle veut aujourd’hui en découdre avec les politiques et demande la reconnaissance de la responsabilité française dans les massacres et l’abandon des harkis. Interview.

A quel moment précisément décidez-vous de revenir sur votre passé ?

– C’est arrivé assez tard. Mon engagement a débuté quand je me suis rendue compte que le pouvoir algérien, issu du FLN historique, exploitait encore cette histoire. Quand le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, en juin 2000, a comparé les harkis aux collabos, j’ai trouvé cela tellement ignoble que je me suis mise à travailler sur ce sujet. Aujourd’hui, cela me répugne de parler de ce moment.

Pourtant votre engagement tient à cette phrase…

– Oui, avant, le seule militantisme qui m’importait, c’était l’association des parents d’élèves ! Mais quand j’ai entendu ce discours, j’ai été en colère contre la France. J’aurais souhaité une réaction, au minimum un incident diplomatique. Mais l’Algérie est assise sur une manne pétrolière, alors on lui chante toujours les mêmes choses.

Vous avez l’air très en colère…

– Je dirais que maintenant j’ai de la lucidité. C’est leur vérité contre la nôtre. Je suis anti-colonialiste, je suis heureuse que l’Algérie est retrouvée sa souveraineté, on n’aurait jamais dû s’acharner à vouloir garder l’Algérie française. Mais ce pouvoir algérien est odieux.

Pourquoi votre père s’est engagé auprès de la France ?

– Tout ce que je peux vous dire c’est que ce n’était pas un choix idéologique. Il était paysan et il aurait continué à l’être pour le restant de ses jours. Il était condamné à mort par le FLN parce qu’il avait été arrêté par l’armée française avant d’être relâché. Pour le FLN, cela signifiait qu’il avait dénoncé. Le FLN condamnait et tuait trop facilement.

atima Besnaci Lancou (à droite), sa soeur et son grand-père assassiné par le FLN en 1962, à Novi en Algérie. Photo prise en 1959. (DR)

Fatima Besnaci Lancou (à droite), sa soeur et son grand-père assassiné par le FLN en 1962, à Novi en Algérie. Photo prise en 1959. (DR)

 

Lors de la fuite de votre famille en France, vous êtes passée par le camp de transit de Rivesaltes…

– Je dis souvent que Rivesaltes a été ma première adresse quand on est arrivé en 1962 avec mes parents. Presque tout a été rasé maintenant. Aujourd’hui, on a l’impression que c’est une ville bombardée. Quand on arrive, à perte de vue, il y a des murs. 600 hectares. Mais il n’y a plus rien. A part les fils barbelés.

Le Conseil général des Pyrénées-Orientales a acheté 42 hectares pour en faire un mémorial. Dans le camp, il y a plusieurs stèles, une pour les Espagnols, une pour les juifs étrangers et une pour les harkis. Toutes ces communautés ont été parquées là à un moment de l’histoire.

Je n’y suis retournée qu’en 2002. Cela m’a fait un drôle d’effet. J’étais dans un hôtel juste à l’entrée du camp et on avait pris une chambre qui surplombait cet endroit. La vue était épouvantable, cela faisait inhumain. J’ai eu du mal à imaginer que j’avais pu vivre dans un endroit pareil. J’y suis restée un an et demi quand même. Et puis on a été transférés dans plusieurs camps différents, en fonction de là où il y avait du travail. Quand il n’y en avait plus, on déplaçait les familles. Dans des camions militaires, alors qu’on n’était pas en guerre.

Êtes-vous retournée en Algérie ?

– Oui la première fois en 1983, pour aller voir ma famille. J’ai été accueillie comme un membre à part entière. J’y suis retournée il y a trois ans. C’est vrai que la population algérienne a été polluée par le discours officiel. Personne ne leur a raconté la violence du FLN et les raisons qui ont pu pousser les Algériens à se battre aux côtés de la France. Mais les gens sont sages et ils savent très bien ce qui s’est passé.

Reste-t-il des harkis en Algérie ?

– Il y a des familles là-bas, mais elles sont marginalisées, elles essayent de se faire oublier. Mais avec internet, on communique de plus en plus. Et elles nous racontent leur calvaire d’être stigmatisées.

Comment expliquez-vous ce régime auquel la France, pour laquelle vos parents se sont battus, vous a assigné ?

– La France n’avait pas envie de faire beaucoup d’efforts pour « ces gens-là ». On ne pouvait pas non plus nous laisser dans la nature. Les gens n’étaient pas éduqués, ils étaient perdus. Il y a des familles de harkis qui sont retournées en Algérie au risque de se faire tuer. Le drame des harkis, c’est d’avoir été tolérés.

Est-ce que vous vous positionnez comme beaucoup d’associations de harkis dans une demande de la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans les massacres et l’abandon des harkis ?

– Tout à fait. C’est la seule réparation qui pourrait être faite. Que la France reconnaisse qu’elle a eu une grosse responsabilité dans l’abandon de ces hommes, dans l’enfermement dans les camps et dans leur mort. Je suis française et j’en veux à la France de ne pas avoir géré convenablement ce dossier. Nicolas Sarkozy a tenté de manipuler les vieux harkis en leur promettant en échange de leurs voix qu’il allait reconnaître la responsabilité de la France, le 31 mars 2007. Il a menti sur des histoires douloureuses, c’est criminel. Les gens y ont cru. Je n’ai pas voté pour lui, mais je me suis dit qu’il allait peut-être le faire.

Les enjeux politiques peuvent-ils contribuer à l’évolution de la cause harki ?

– En avril 2007, François Hollande, alors Premier secrétaire du parti socialiste, a reconnu la responsabilité française dans les massacres de harkis. Dans son communiqué, il indiquait qu’il officialiserait cette démarche s’il était élu.

Ce combat c’est le vôtre ou celui que vos parents n’ont pas pu mener ?

– C’est devenu personnel. Je sens que quelque part, j’ai envie d’en découdre avec les politiques. Ces derniers se sont servis d’êtres humains comme des jouets.

La révolte est-elle portée par les enfants de harkis ?

– C’est vrai que si l’Algérie les a rejetés, que la France n’a pas voulu les accueillir, ils sont portés comme des princes par leurs enfants. C’est entêtant. Ils sont portés par l’injustice subie par leurs parents, un moteur d’une grande puissance. Ils ont une hargne et ils ne vont pas lâcher l’affaire.

Ouvrages de Fatima Besnaci-Lancou :

– « Fille de harki« , Editions de l’Atelier, réédité en 2012.

– « Nos mères, paroles blessées : Une autre histoire de harkis », Ed. Zelligue, 2006.

– « Des vies. 62 enfants de harkis racontent« , Editions de l’Atelier, 2010.

– « Les harkis dans la colonisation et ses suites« , avec Gilles Manceron, Editions de l’Atelier, 2008.

Par Sarah Diffalah

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