Témoignages

Le cri du cœur de Bernard Goutta – 10/08/2014 – LaDépêche.fr

Rédigé par : Harkis2012
Bernard Goutta

Bernard Goutta

 

Fils de harki, Bernard Goutta a grandi en se focalisant sur le jeu et le rugby en particulier. Aujourd’hui, il se penche sur l’histoire des siens. Le témoignage fort d’un homme sincère.

Jusqu’à la trentaine, Bernard Goutta était un grand timide. La médiatisation du rugby et l’obligation de s’exprimer devant la presse ont libéré l’actuel entraîneur des avants de Colomiers de cette timidité qui prenait peut-être sa source dans l’histoire de sa famille.

Fils de harki, petit dernier d’une fratrie de neuf, plus préoccupé par le jeu dans sa prime jeunesse, il éprouve aujourd’hui le besoin de raconter cette histoire, encore et encore : «Depuis dix ans, on m’interroge et je m’interroge. La deuxième génération, la mienne, manquait de repères. Elle a connu beaucoup de drames. Certains ont sombré dans l’alcool.» L’un de ses frères n’a pas supporté. Il a quitté ce monde. «La troisième génération, elle, est intégrée, poursuit Bernard Goutta. C’est au travers de témoignages que je réalise maintenant ce qu’ont vécu les miens. Jusqu’à présent, j’étais dans ma carrière sportive et je ne pensais pas trop à ça. (1)»

«Mes parents souffraient en silence»

Bernard Goutta a d’abord grandi dans le camp Joffre à Rivesaltes : «J’y ai vécu quatre ans. C’était un camp de concentration avec des barbelés et un couvre-feu.» À l’époque, il n’en a pas vraiment souffert, trouvant à deux pas de là, comme plus tard près de la cité du Réart, bâtie sur une ancienne décharge et où la famille avait dû s’installer, de quoi s’amuser : «Comme la société ne voulait pas qu’on s’intègre, on nous éloignait des villages et ça nous offrait de grands terrains de jeu, au milieu des champs et des vignes. C’est peut-être là que j’ai développé certaines capacités sportives.»

Parfois, le timbre de sa voix devient plus sévère. L’émotion le gagne : «Pour la France, mon père a enchaîné guerre d’Indochine, où il a été prisonnier deux ans, et guerre d’Algérie. Mes parents ne voulaient pas en parler. Ils ne se plaignaient jamais car on les menaçait de les renvoyer en Algérie. Mais je sais qu’ils souffraient en silence. Mon père (agent de l’Office national des forêts comme presque tous les harkis, N.D.L.R.) était trahi par les cauchemars qu’il faisait toutes les nuits.

»Mes parents mettaient un point d’honneur à marquer toutes les fêtes en réunissant la famille malgré de modestes moyens. À Noël, je n’avais qu’un seul cadeau, celui de l’ONF, mais j’étais le plus heureux.»

«Maman, un jour tu me verras à la télé»

Paradoxalement, peut-être, eu égard au parcours paternel, Bernard a intégré l’école militaire d’Issoire. Sans le décès de son père et l’appel de sa mère pour qu’il revienne à ses côtés, le sergent Goutta aurait pu poursuivre sa carrière dans l’armée où il avait la possibilité de développer son amour du sport. Il est revenu auprès de celle qui, alors qu’il avait 8 ans, lui avait offert sa première licence sportive en faisant un gros sacrifice financier. «C’était au football, à Rivesaltes. Je lui ai dit : »Maman, un jour tu me verras à la télé. » Elle m’a vu, mais dans un autre sport.»

Aujourd’hui, l’homme est marqué par ce destin. Sa mère a rejoint son père. Quand il vivait à Perpignan, il ne manquait pas le vendredi d’aller fleurir la tombe familiale. «Mes parents m’ont appris à garder toujours la même ligne de conduite quoi qu’il arrive, à respecter son prochain. Humilité, travail et partage, voilà ce qui est important.» Bernard Goutta n’a pas oublié.

1. Vincent Couture, un confrère perpignanais, prépare un livre sur la vie et la carrière sportive de Bernard Goutta. Il paraîtra prochainement.


Amoureux de la nature

Bernard Goutta affiche une condition physique impeccable. Footings et musculation font partie de son quotidien.

Pour s’évader, l’homme se réfugie dans la nature : «J’aime la nature. C’est mon échappatoire.» La mer également. La pêche au gros est l’une de ses grandes passions. «Je ne me plains pas, je garde tout pour moi, et j’évacue dans la nature, en pleine mer comme en forêt, à la cueillette des champignons par exemple.»

À Colomiers, il a trouvé un équilibre : «Après l’USAP, je voulais prendre une année sabbatique. Mais j’ai accepté de venir à Colomiers car je suis tombé sur un club très familial qui me correspond.»

Un jour, il sera peut-être amené à s’éloigner du rugby professionnel. Ça lui manquera, mais il ne sera pas démuni : «A Perpignan, j’ai passé des examens pour devenir agent de maîtrise à la ville puis contrôleur de travaux. Et je peux également exercer en tant que moniteur de sport.»


Le chiffre : 298

matchs >Avec l’USAP. Entre 1994 et 2007, Bernard Goutta, qui fêtera ses 42 ans le 28 septembre prochain, a disputé 298 matchs sous le maillot de l’USAP (c’est le record du club perpignanais) dont ce troisième ligne aile a été le joueur emblématique et 112 fois le capitaine. Avant d’en devenir entraîneur des avants et de mener ce club au titre en 2009 avec Franck Azema sous la houlette de Jacques Brunel. Une tribune du stade Aimé-Giral porte son nom. Bernard Goutta compte une sélection en équipe de France, contre le Canada en 2004, à Toronto. Il a, à cette occasion, inscrit un essai, contribuant au large succès tricolore (47-13). Il entame sa troisième saison à la tête des avants columérins, associé pour les lignes arrières une nouvelle fois à Philippe Filiatre après avoir travaillé avec Olivier Baragnon en 2012-2013.

Jean-Paul Pronzato

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Par Harkis2012 Temps de lecture: 4 min
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