Témoignages

Côte d’Or | Algérie : la mémoire meurtrie des combattants Harkis

Photo de Mme Ramirez, et portant cette inscription au dos : « Le hameau de harki, à Is-sur-Tille ».
Rédigé par : Harkis2012
Photo de Mme Ramirez, et portant cette inscription au dos : « Le hameau de harki, à Is-sur-Tille ».

Photo de Mme Ramirez, et portant cette inscription au dos : « Le hameau de harki, à Is-sur-Tille ».

 

Les harkis, ces combattants français musulmans, portent en eux une profonde blessure. Rencontre avec des harkis installés en Côte-d’Or.

Le septuagénaire Ahmed, ancien harki, installé dans le secteur de Gevrey-Chambertin, a encore de la chance car lui pourrait retourner en Algérie, le pays où ses ancêtres sont enterrés. Mais le fera-t-il un jour sachant que là-bas, les harkis sont toujours considérés comme les pires traîtres ?

Même s’il le souhaite, Ali, 71 ans, ne l’envisage pas du tout. Car il sait qu’il figure sur une liste noire. « Je suis fier d’être Français, mais les autorités des deux pays pourraient au moins se mettre d’accord pour qu’on puisse aller se recueillir sur la tombe de nos ancêtres. Mon père est mort et je n’ai pas été à son enterrement, idem pour ma mère, mes neveux sont restés en Algérie », déclare-t-il. Cinquante ans après de la fin du conflit, il a peur de représailles sur les membres de sa famille, y compris en France.

« J’ai été arrêté le 23 avril 1962, et libéré le 24 juillet 1963 par la Croix-Rouge internationale qui m’a sauvé. A Blida, à la maison d’arrêt, il y a eu 85 survivants sur 1 200 harkis. La tête, l’œil, le ventre, la cuisse… J’ai été torturé, et après être passé devant les médecins rue Hoche à Dijon, je suis reconnu grand invalide de guerre », raconte Ali.

« Moi, je suis le seul survivant », explique un autre harki de Côte-d’Or. « Tous mes copains sont morts. Vous savez ce qu’ils ont fait à un gars qui était avec moi à la brigade ? Ils lui ont cloué les mains, et les pieds. Puis avec un couteau, ils lui ont enlevé des morceaux de chair en lui disant : « On enlève les sous de la France ! », et ils mettaient du sel dessus ».

« J’ai un copain qu’ils ont fait fondre vivant. Ils lui ont tiré dessus, et l’ont blessé. C’était un gars de 23 ans qui mesurait 1 m 90. Ils l’ont attaché par les mains à un pneu et l’ont fait fondre vivant. Je n’arrête pas de faire des cauchemars », témoigne un autre harki, installé dans l’agglomération dijonnaise.

Refuge en métropole

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euls 42 500 harkis, musulmans du département d’Algérie de l’Etat français, engagés dans l’armée de leur pays de 1957 à 1962 durant la guerre d’Algérie, purent trouver refuge en France métropolitaine. Une centaine de personnes ont atterri à Gevrey-Chambertin, environ autant à Is-sur-Tille, d’autres familles à Baigneux-les-Juifs, ainsi qu’à Vanvey-sur-Ouche…

La majorité fut d’abord accueillie dans des camps. « Quand je suis arrivé à Marseille, je n’avais rien. J’étais en chemisette et j’avais froid. Un soldat m’a donné sa veste militaire ; je m’en rappelle comme si c’était hier. Il m’a dit : “le cauchemar, c’est fini. Tu es dans ton pays adoptif. Il ne peut plus rien t’arriver”. J’étais heureux. Et si je le retrouve aujourd’hui, je lui paye le champagne ! » A côté des toiles de tente du camp de Rivesaltes, où l’eau et les toilettes étaient à 1 km, et où les moustiques dévoraient les occupants, le hameau forestier d’Is-sur-Tille, c’était le paradis ; la Côte-d’Or avait demandé de la main-d’œuvre pour les eaux et forêts. Des préfabriqués avaient été construits à 3 kilomètres du village. Il n’y avait pas de ramassage pour les enfants, ils devaient faire le trajet à pied matin, midi et soir pour aller et revenir de l’école. C’était pareil pour les femmes qui allaient en courses. »

Et de poursuivre : « Je ne retournerai jamais en Algérie. Ma tombe est prête à Is-sur-Tille. En 1962, il fallait vraiment se sauver d’Algérie. On était désarmés, parce qu’il avait fallu rendre nos armes avec le cessez-le-feu ; on n’avait que des fourches pour se défendre ! Les arrestations de harkis avaient lieu la nuit. Une nuit de fin juin 1962, les FLN avaient chopé une quinzaine de harkis. C’était horrible, parce que moi, je m’étais caché dans le vide sanitaire d’une maison et j’entendais leurs hurlements. Plus ils hurlaient, plus les FLN les battaient. Ils les massacraient avec n’importe quoi. Ils les traitaient de traîtres et de collabos. Le matin, j’ai appris que l’un d’eux avait été massacré à coups de hache. Je le connaissais bien ce gars-là […]. Maintenant avec l’âge, les cauchemars reviennent. Cette nuit-là, elle résonne dans mes oreilles. J’ai vraiment été traumatisé, mais, si un jour l’armée française me rappelle, je serai fidèle. Je recommencerai même avec la moitié de ma solde. Je ne dirai jamais non à l’armée française ! »

« Moi aussi, je ne regrette pas. Ici on est libres et on est bien. Seulement, la France nous a laissé tomber ; elle a été à côté de la plaque », ajoute un harki de Gevrey. « On a vécu souvent comme des miséreux, alors qu’on a toujours combattu en première ligne dans l’armée française. Les harkis ont tout donné à la France. Beaucoup sont morts. On a perdu tous nos biens quand on a quitté notre terre natale. J’avais 50 hectares, et c’est le père d’un chef FLN qui a tout récupéré. Aujourd’hui, on voudrait enfin être reconnus, et que l’Etat tienne ses promesses de dédommagement. »

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Harkis2012

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Côte d’Or | Algérie : la mémoire meurtrie des combattants Harkis

Par Harkis2012 Temps de lecture: 4 min
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